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Arnaud et Emilie Z.*

Itinéraire de deux enfants juifs cachés dans une famille d’accueil pendant la guerre de 1939-1945.

Ce mémoire relate l’itinéraire de deux enfants juifs dans le sud-est de la France durant la guerre : moi-même, Arnaud Z.*, et ma soeur, Emilie Z.*, épouse S.*. De mi-1943 à fin septembre 1944, nous avons été cachés à Cannes dans une famille catholique, les C.*, sous l’égide d’un réseau clandestin, le réseau Marcel. Pendant ce temps, nos parents fuyaient le pire, vivant comme des rats pour échapper aux barbares. Pour des raisons exposées plus loin, cette tranche de notre vie est restée occultée jusqu’à récemment. Un hasard extraordinaire a ramené ces temps difficiles à notre mémoire. Il m’a incité à fouiller le passé. J’ai revu, pour la première fois depuis soixante ans, les deux C.* survivants de cette époque. Ils m’ont accueilli, ainsi que ma soeur, comme si nous les avions quittés la veille. À présent, nous avons une meilleure compréhension de ce qui s’est passé, nous l’évaluons avec plus de justesse. Nous en avons tiré des conséquences.

Sources

1. Les souvenirs

Bien qu’ils en constituent la trame, ils ont relativement peu contribué à ce document. Lorsque les évènements se sont produits, ma soeur avait de 2 à 3 ans, moi de trois ans et demi à quatre ans et demi. Il nous reste des flashs, des impressions, et le peu que nous ont transmis nos parents. Toutefois, ce lointain passé reste vivace en nous et constitue une partie de ce que nous sommes.

Nos parents, qui ont survécu à la guerre, ont toujours eu le plus grand mal à évoquer cette période. Pour eux, le cauchemar fut de tous les jours, de tous les instants. On peut comprendre que consciemment ou non, ils aient voulu, sinon oublier, du moins enterrer ces temps de terreur dans les profondeurs de la mémoire. Ils nous ont parlé un peu de ce qui s’était passé à Nice et à Cannes, puis moins, puis plus du tout. Il y a encore quelques semaines, nous ne connaissions rien des circonstances exactes. Eux-mêmes n’en possédaient sans doute pas tous les éléments.

Durant de longues années, nous n’avons pas cherché à en savoir plus. Je le conçois, cela peut paraître pour le moins étrange. Mais bien que très jeunes, et malgré l’affection des C.*, nous avons a été marqué par la séparation d’avec nos parents, surtout moi, car plus âgé (je préciserai ce point plus loin). Peut-être, comme eux, avions-nous inconsciemment besoin de mettre ces évènements en arrière-plan. Notre famille d’accueil n’a jamais disparu de notre conscience, mais la vie s’écoulant, cette période de notre enfance s’est trouvée comme enfermée dans une boîte et recouverte d’une ouate qui s’épaississait doucement avec le temps. Jusqu’à tout récemment, notre passé comportait un trou noir.

Les deux C. survivants ont aujourd’hui 79 et 80 ans. Soixante ans sont passés, mais ils ont des souvenirs vivaces de notre passage, dont j’ignorais à quel point il avait compté pour eux. Ils se sont profondément attachés à nous, je l’ai découvert, et ils ne nous ont pas oubliés. Bien sûr, les détails qu’ils rapportent sont souvent imprécis et sans doute incomplets. Mais ils sont des témoins fiables de ce temps.

2. Le mémoire de maîtrise de Céline Marrot-Fellag Ariouet

En 1998, cette jeune étudiante a soutenu un mémoire de maîtrise intitulé : « les enfants cachés pendant la guerre mondiale aux sources d’une histoire clandestine. » Ce document, déposé au CDJC, se trouve également sur le site Internet de « La maison de Sèvres ». Il traite du sujet pour toute la France, mais un chapitre entier, celui qui importe ici, a pour titre : « le réseau Marcel : Sauvetage des enfants juifs dans la région de Nice ».

Je suis tombé par hasard sur ce site, où mon nom ainsi que celui de ma soeur apparaissent, agrémentés de détails nous concernant, et que nous ignorions. Notre histoire y était en partie relatée, ainsi que celle du réseau Marcel qui nous a sauvés, et dont l’existence nous était totalement inconnue.

Cette découverte, bouleversante pour nous, a ravivé les souvenirs de la guerre, elle a été le déclencheur de ce retour sur le passé, et aussi le fil conducteur qui m’a permis de reconstituer notre parcours cannois avec une certaine précision. Le mémoire de Céline Marrot-Fellag Ariouet est d’ailleurs un document de grande qualité, remarquablement documenté, qui mériterait publication. J’y ai beaucoup puisé. J’ai eu plaisir à contacter son auteur. On trouvera en annexe les sources utilisées pour la description du réseau Marcel, telles que listées par elle.

Un autre hasard a voulu que d’une manière presque concomitante, un documentaire intitulé « Le réseau Marcel, histoire d’un réseau juif clandestin », soit projeté sur France 2 le 18 juillet 2004, lors de l’émission « La source de vie ». Ma photo y apparaissait, ainsi que le nom sous lequel nous avions été cachés, Chéricontel. Ce fut un catalyseur supplémentaire.

3. Les archives du CDJC

Les archives du réseau Marcel y sont déposées. C’est l’une des sources importantes de Céline Marrot-Fellag Ariouet. Je les ai longuement consultées, et y ai retrouvé la plupart des détails mentionnés plus loin, et notamment l’original de nos fiches. Documents correspondants en annexe

4. L’association des Enfants du réseau Marcel

Elle regroupe ceux qui, enfants, ont été sauvés par le Réseau Marcel. Je l’ai contactée, je vais m’y joindre, ainsi que ma soeur. J’y ai recueilli des informations.

Itinéraire et séparation

1. De Bucarest à Nice

Nos parents sont nés en Roumanie, vers 1910. Ils l’ont quittée en août 1939, pour fuir les persécutions antisémites. Ils sont arrivés à Paris peu après. Le 1er septembre, soit une ou deux semaines plus tard, les troupes allemandes envahissaient la Pologne. Le 3, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne.

Le 8 novembre, je vins au monde à l’hôpital de Garches, dans la banlieue parisienne. Mon père était absent, engagé volontaire dans la légion étrangère. Il fut très vite réformé pour sa vue trop mauvaise. Son bataillon fut anéanti plus tard à Narvik.

La chronologie précise des mois suivants nous est presque inconnue, mais la logique des évènements est claire : nos parents fuient avec moi vers le sud devant l’avance allemande, pour gagner la zone libre. Quelques anecdotes jalonnent le passage à Lyon, puis à Nîmes. En 1941, ils se trouvent à Marseille, où ma soeur naît le 21 mars. Bientôt, les voilà à Nice, aussi loin que possible des hordes nazies.

Ils ne sont pas les seuls, les Juifs y affluent, pour les mêmes raisons qu’eux. La région est libre, mais la vie n’est pas facile, pas de travail, le marché noir, les nouvelles angoissantes du nord occupé, l’avenir incertain. Comme d’autres, mon père essaye d’obtenir un visa familial pour l’outre-atlantique. Il tente les États-unis, le Brésil, l’Argentine. Peine perdue.

Première alerte : le 26 août 1942, la police française déclenche une rafle massive. 560 personnes en sont victimes, qui via Drancy finiront à Auschwitz. À cette époque, la destination n’est pas connue, mais la terreur a commencé à régner. Mon père préserve la famille comme il peut.

À partir du 11 novembre 1942, une période de répit intervient. Les alliés ont débarqué en Afrique du Nord, les Allemands occupent la zone libre, à l’exception de quelques départements, dont le Var, où se situe Nice, confié aux Italiens. Pour des raisons politiques, ces derniers ne pratiquent pas la chasse à l’homme, à l’inverse de ce qui se passe en Italie. Au contraire, ils protègent les Juifs.

2. Le réseau Marcel

Vers la mi-1943, alors que tout est encore calme, Moussa Abadi, bientôt M. Marcel, et Odette Rodenstock, sa future épouse, commencent à structurer un réseau de sauvegarde d’enfants juifs. Abadi a été informé des atrocités commises sur les enfants par les SS, dans les territoires du front de l’est. Il pressent le désastre qui va s’abattre sur la région. Avec le support de l’évêque de Nice, Monseigneur Rémond, pétainiste de la première heure, mais fervent opposant aux mesures antijuives (il deviendra un Juste), lui et Odette se lancent dans la prospection des environs pour recenser les sites d’accueil possibles. Ils établissent des contacts avec d’autres organisations clandestines, ils mettent en place une logistique pour les faux papiers, pour la collecte de fonds destinée à financer la pension des enfants, etc...

Le 8 septembre 1943, l’Italie signe sa reddition aux alliés. Les Allemands réagissent aussitôt : à peine quarante-huit heures plus tard, Nice est envahie. La ville n’est plus qu’un immense piège pour tous les Juifs qui s’y sont réfugiés.

3. L’horreur

Dès leur arrivée, les Allemands lancent les arrestations de masse. La Gestapo officie jour et nuit, avec méthode et acharnement. Dans les rues, les hôpitaux, les appartements, dans le moindre recoin, tout ce qui ressemble à un Juif est ramassé. Entre le 17 et le 18 septembre, 1850 personnes sont prises et transférées à Drancy. Mais cela est insuffisant. Un système de délation est alors mis en place, primes à l’appui, pour inciter la population à la dénonciation. Des amateurs se manifestent.

4. Séparation

C’est dans cette terreur absolue que le réseau Marcel commence à oeuvrer. Il récupère les gamins comme ils viennent, au hasard, confiés par leurs parents, des amis, des voisins, des passants dans la rue. Certains sont seuls, car père et mère ont été arrêtés.

Quel circuit avons-nous suivi, ma soeur et moi ? Cette information est manquante. Un point est pratiquement certain : nos parents ignoraient l’existence du réseau Marcel. À un moment, ils ont dû estimer que le péril était extrême, et que la moins mauvaise solution était de nous confier à une personne ou une famille de confiance, pendant qu’ils pourraient se cacher, anticipant des conditions que des enfants n’auraient pas supportées.

Quelle personne ? Quelle famille ? Hélas, nous n’en avons pas connaissance.

Puis, ce protecteur nous a sans doute remis au réseau Marcel. Ma fiche d’entrée, telle qu’elle figure dans les archives, mentionne un âge de « trois ans et demi ». Cela signifie que la séparation d’avec nos parents est intervenue très peu de temps après l’arrivée des Allemands, aux environs du 15 septembre 1943. Cette fiche est d’ailleurs remplie de manière incomplète, avec quelques erreurs pour ma soeur, détails révélateurs de l’affolement dans lequel tout cela c’est passé.

5. Le Rayon de Soleil

Il semble que le réseau nous a tout de suite placés dans une maison d’enfants laïque située près de Cannes, « le Rayon de Soleil ». Selon un souvenir des C.*, nous avons été conduits là par Monseigneur Rémond lui-même, plus probablement par une personne de l’évêché, peut-être Odette Rosenstock qui possédait une carte de l’évêché la présentant comme « Assistante sociale chargée de l’évacuation de Nice en cas de bombardement ». Plusieurs enfants juifs ont suivi ce parcours, dissimulés parmi d’autres qui ne l’étaient pas. J’ai pu contacter l’un d’entre eux, Julien Engel, à présent aux États-Unis. Alban Fort, le directeur de la maison, et son épouse Germaine, sont aujourd’hui des Justes.

C’est sans doute là que nous avons commencé à porter notre nouveau patronyme : Chéricontel. L’institution du « Rayon de Soleil » existe toujours, mais les archives dont elle dispose ne remontent pas en deçà de 1947. Du coup, il est impossible de dater exactement notre arrivée. Elle a dû se situer aux environs du 20 septembre 1943.

Chez les C*

À cette époque, la famille C.*, domiciliée à Cannes, 31 av. de Grasse, comprenait le père Henri, un tailleur, la mère, Berthe, et quatre enfants, trois garçons, Robert, Maurice, Raymond et une fille, Jeannette. Ces gens disposaient de revenus extrêmement modestes, et je revois encore le pauvre logement qu’ils occupaient, dont peu se satisferaient aujourd’hui.

Henri C.*, très catholique, avait pris l’habitude de se rendre régulièrement au« Rayon de Soleil », où il aimait distribuer des friandises aux enfants. Le danger devait être proche, car lors d’une visite, M. Fort lui fit savoir qu’il cherchait une famille d’accueil pour une petite fille juive. C’était ma soeur. Henri donna tout de suite son accord pour l’emmener.

Au moment de partir, il apprit que la gamine avait un frère. Refusant que les enfants soient séparés, il s’en alla avec les deux.

Comme je l’ai déjà indiqué, il nous reste plus d’impressions que de souvenirs précis. Pour ce qui me concerne, le séjour fut difficile. Les C.* n’y furent pour rien, au contraire, ils firent tout ce qu’ils pouvaient. Mais, bien que très jeune, j’étais conscient de l’absence de mes parents, je la supportais mal, et ma famille d’accueil eut affaire à un gamin farouche. Malgré cela, leur affection ne se démentit pas, et soixante ans plus tard, les survivants ne l’ont pas oubliée. Ma soeur, elle, était très petite, d’où un souvenir moins net de nos parents. Elle s’adapta beaucoup mieux que moi à cette famille chaleureuse.

De cette époque, trois figures émergent. En premier lieu, celle de Berthe C.*, que nous appelions Maman C.*. Images d’une femme bonne, douce, aimante. Une mère, en somme. Robert et Jeannette, qui se trouvent être les deux survivants, nous ont aussi laissé une image forte. De tous les enfants – ils avaient autour de vingt ans, les autresétaient plus âgés –, sans doute se sont-ils le plus occupés de nous, ou nous ont-ils manifesté le plus d’affection. Mais, je tiens à le souligner, c’est toute la famille qui nous a accueillis.

Ainsi, voilà des gens à qui nous devons probablement la vie. Ils ont couru les risques considérables qu’on peut imaginer, car d’autres tout près dénonçaient à tour de bras. Ils nous ont prodigué l’affection nécessaire et nous auraient adoptés si nos parents avaient disparu. Cette famille était pauvre, il n’y avait qu’un plat aux repas, ils le partageaient avec nous. Ils firent tout cela avec simplicité, avec naturel, comme s’il n’y avait rien d’exceptionnel. Ils n’en parlèrent jamais.

Fin d’une époque

Selon les archives, nos parents nous ont récupérés le 26 septembre 1944, soit un an après notre arrivée chez les C.*.

Qu’avaient-ils fait pendant ce temps ? Jamais ils ne se sont étendus sur le sujet. La seule certitude, c’est que la période fut épouvantable. Ils ne s’en sont jamais vraiment remis. Ils sont à présent décédés.

Voici quelques bribes d’information, lâchées au cours des années, au hasard des très rares confidences sur le sujet : une cache de longue durée dans les égouts de Nice, au milieu des puanteurs, des immondices et des rats qui terrorisaient ma mère ; un séjour dans les prisons de Monte Carlo, où des gens (qui ?) bien intentionnés les avaient enfermés pour les mettre à l’abri des brutes ; et quelques autres épisodes de la même veine. Sur une photo du jour de leur retour, mon père fait peur, tant sa maigreur est grande.

Nos retrouvailles, bien que marquées de joie, ne furent pas sans problème. Pour ma part, j’en étais très heureux. Mais ma soeur si jeune ne connaissait de parents que les C.*, et s’accrochait aux jupes de « maman C.* » pour ne pas partir. Malgré l’opposition d’un mari qui ne souhaitait pas la voir s’éloigner, Berthe C.* accepta, sous l’insistance de nos parents, de venir habiter à Nice quelques semaines avec notre famille retrouvée, pour faciliter la transition. Je pense maintenant que pour elle aussi, qui nous aimait, le retour de mes parents fut une expérience difficile, peut-être douloureuse. Mais elle n’en a jamais rien dit.

Reconnaissance

Des six C.*, deux sont encore vie. Comme les autres, ils ne demandent rien. Ils sont âgés, simplement heureux de nous avoir revus à temps.

Nous aussi.

Nous pensions savoir ce qu’ils avaient fait pour nous. Mais maintenant, après toutes ces recherches sur le passé, nous réalisons que nous étions en deçà de la réalité. Les risques qu’ils ont courus étaient beaucoup plus grands que nous ne l’avions imaginé. Leur condition matérielle était plus dure que ce que nous avions perçus tout gosses. Et surtout, l’affection qu’ils nous ont portée, puis conservée si longtemps en silence, reflète des qualités humaines que nous ne pouvions comprendre, mais qui à présent nous touchent au plus profond.

Alors, nous avons pensé que ces personnes devaient être reconnues. Certes, ce mémoire laissera une trace de leur action, car mes enfants et ceux de ma soeur en recevront copie, ainsi que les C.*. J’adresserai également un exemplaire au CDJC, pour les archives.

Mais c’est bien peu, presque rien.

Si une reconnaissance plus officielle, celle des Justes, venait les honorer, elle serait à la hauteur de ce qui a été accompli. Car un exemple de cette nature montre que malgré les barbaries, on peut encore garder espoir en l’homme, et un tel message a valeur universelle.

Antoine Z.* Emilie Z.*, épouse S.*

Saint-Cloud et Arles, Mars 2005


(*) À la demande des auteurs et par volonté de préserver leur vie privée, les noms et prénoms ont été changés. La version complète est disponible sur demande auprès de l'association et sa diffusion est soumise à l'acceptation préalable des auteurs.

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