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ODETTE ET MOUSSA par Bertrand Poirot-Delpech

Deux formes dans l'ombre

Les sorties de théâtre se ressemblent toutes. Les habitués des générales se quittent sans un mot sur le spectacle (pour ne pas s'influencer), et disparaissent dans la nuit. Après la lumière artificielle des scènes, le noir de la rue fait office de remontée vers la réalité de la vie. Odette et Moussa Abadi ne faisaient pas exception aux couples de critiques. Leurs silhouettes penchées l'une vers l'autre s'effaçaient lentement, en route vers le secret de leur domicile de Reuilly et de leurs souvenirs. Cette vision d'amour parfait et de discrétion extrême, il m'a été donné de l'observer presque chaque soir durant treize ans qu'a durée ma chronique dramatique au "Monde" de 1959 à 1972.

Si nos propos d’entracte évitaient d’aborder la soirée en cours, il n'était pas rare qu'ils portent sur les créations antérieures. Ennemi des mondanités - pour ne pas dire : inapte à leurs ruses -, Moussa ne me parlait de mes articles passés que s'il y retrouvait ses propres impressions. Il le faisait alors avec générosité et effusion. Mais Son silence valait désapprobation .Nos écrits respectifs prouvent que nous divergions sensiblement concernant le théâtre dit "décentralisé" ou "populaire". Ancien des "Théophiliens" de la Sorbonne, avant guerre, il jugeait à cette aune d'exigence les metteurs en scène des années 60, qu'il trouvait par trop "m’as tu vu", sans toutefois partager la sévérité de son autre ami du Figaro, Jean-Jacques Gautier, à qui Il aura su arracher de passionnants aveux.

Tous ses proches en convenaient : Moussa n'était pas d'un caractère facile. Ses épreuves hors du commun l'avaient rendu ombrageux. Il jouait à en rajouter dans la misanthropie déçue, susceptible. Avec raison, il estimait que sa tribune radiophonique à destination du Proche-Orient ne correspondait pas à son exceptionnelle connaissance du théâtre classique et contemporain. Nos audiences et influences de journaux quotidiens lui faisaient naturellement envie.

Je ne rappelle ces dispositions professionnelles que pour éclairer son attitude envers son passé personnel durant la guerre. Il est de fait qu'en dépit de mes opinions et actions, largement connues des confrères, à propos de la Shoah, il ne prit jamais l'initiative du moindre échange à ce sujet y compris les jours où le spectacle en donnait l'occasion. Il a fallu sa disparition pour qu'Odette me convie à évoquer les engagements prodigieux du réseau "Marcel" au service des enfants juifs de la région niçoise. La mort choisie  par elle, peu après, changea en devoir ce qui n'avait été qu'une sorte de permission.

Ce refus d'ostentation était très répandu, on le sait, dans les vingt années qui suivirent la guerre. On peut aussi  y voir un réflexe hérité de la clandestinité, qui exigeait le secret sous peine d'échec fatal. Mais je  crois qu'il obéissait d'abord à un trait de nature que les Abadi avaient en commun : une sainte horreur du seul fait de se mettre en avant, pour eux-mêmes comme chez les autres, au théâtre comme dans la vie. L'héroïsme, comme le talent, c'était aux autres de les constater, non à leurs auteurs de s'en faire gloire ! C'est dire comme l'époque leur pesait, toute d’auto-proclamation et d’histrionisme.

Ces deux figures dressées contre la mort puis y consentant pour elles-mêmes, ces deux vaillances … cachées comme le furent "leurs" enfants. Je les verrai pour l’éternité, s'enfoncer dans la nuit d’après le théâtre, avec pour seul refuge contre le néant et l'oubli, la flamme frêle de nos mémoires en larmes.

 
 

Chers Amis,

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais depuis un an maintenant tout se passe comme si un même sentiment nouveau visitait, et réunissait entre eux, les amis d'Odette et de Moussa.

Il ne s'agit pas d'un chagrin partagé, d'un travail de deuil poursuivi en commun, mais d'une sorte de "bien-être", comme l'a dit à l'instant Monsieur le rabin, d'un élan positif, je veux dire : arraché aux désolations de la mort, aux ruminations du passé. Une disposition d'âme aérienne dont notre époque n'offre guère d'occasions, tant y sont rares les raisons de se sentir dépassé, ébloui par des êtres, hors des frimes et des glorioles.

Ce sentiment que leur modestie nous empêchait d'éprouver de leur vivant, et dont leur disparition a eu le mérite, le seul, de nous donner la liberté, jusqu'à l'exaltation, ne cherchons plus : c'est tout bonnement le respect immense, radieux, dont est faite l'ADMIRATION.

Enfin, nous savons qui placer à cette hauteur d'estime, quels modèles de vie nous assigner. A la question lancinante : qui pouvons-nous révérer de nos jours ? Qui serions-nous prêts à donner en exemples ? La réponse s'impose, désormais : Odette et Moussa, ces deux ombres penchées l'une vers l'autre dans la nuit de l'absence. et inondées de lumière.

Mille mercis. Odette et toi, Moussa ! Vous nous avez rendu ce qui manque le plus dans ce monde d'égoïsme et de truquage.

Nous vous devons le bonheur sans égal d'ADMIRER. Et de savoir QUI ADMIRER !

 

B. Poirot-Delpech .Office d'anniversaire à la synagogue du M.J.L.F., le 6 septembre 2000

 
 

ARTICLE "LE MONDE" pour la commémoration du décès de Moussa Abadi

Voir l'article original [...] A Nice, une plaque apposée sur l'évéché rappellera désormais que évèque de 1942, Mgr Paul Rémond sollicité par un couple inconnu de lui, Odette et Moussa Abadi, de les aider à cacher des enfants juifs, décida dans l'instant de prêter une soutane à son visiteur, de le nommer inspecteur de l'enseignement libre, et de l'adresse à toutes les institutions du diocèse. Ainsi furent sauvés 527 innocents, avec la consigne de ne pas violenter l'identité religieuse que masquaient leurs faux papier de petits chrétiens (certains faux étaient de la main même de évèque).

Disséminé à travers le monde, les rescapés et leur descendants viennent de se retrouver à Paris sous appellation "Les Enfants et Amis Abadi". [...]

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