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ODETTE ET MOUSSA par Guy Foissy

 
 

Grasse 06 l0 1999

 

Mes chers, mes très chers Odette et Moussa,

Je vis loin de Paris, et je ne pourrai pas participer à l'hommage qui vous est si justement rendu. L'éloignement n'est peut-être pas la seule raison de mon absence. Ce que j'aurais pu dire est tellement personnel, tellement intime, tellement banal peut-être. On parlera de votre vie exemplaire, de votre courage, de votre volonté. J'imagine l'émotion des enfants du Réseau Marcel. L'émotion de toutes et de tous. On parlera du Théâtre,. de Damas, de Terre de Détresse ...

Je suis si fier d'avoir été votre ami.

Mes souvenirs, ma chère Odette, mon cher Moussa, sont pleins de petites images, de petites scènes, de petits tableaux... Nos repas, tous les quatre, avec ma chère épouse, dans ce restaurant chinois du XIIe arondrssement, cet autre dans un restaurant ukrainien que nous testions, tous les quatre, nos ballades, tous les quatre, autour de Gréoux-les-Bains et dans l'arrière-pays niçois, sur les itinéraires du Réseau Marcel, et bien d'autres. Tous les quatre.

Au moment de ton départ, après la longue lettre que tu m'as écrite, tu m'as envoyé, ma chère Odette, des photos "des temps heureux" et tu me demandais de penser à nous quatre, moi le seul survivant, mais sans tristesse. Pardonne-moi, Odette, je n'y arrive pas. Pas encore peut-être ...

Il doit y avoir quelques trente-cinq ans que nous nous connaissons. Tu m'avais Interviewé, mon cher Moussa et depuis tu étais devenu plus qu'un ami, plus qu'un frère : une conscience, une confiance. C'est à toi, toujours le premier, que j'envoyais d'abord mes textes. Tes avis étaient indulgents, parfois sévères et tu connaissais mieux que moi ma vie d'auteur.

Quel vide, quel gouffre, quelle absence, quel manque ... Je me sens tout décontenancé de ne plus vous téléphoner, de ne plus vous écrire, de ne plus vous faire signe, de ne plus vous demander conseil. Une solitude ajoutée à ma solitude.

Notre ma]heur commun nous a encore plus rapprochés, ma chère Odette. Comme je comprends ton geste. Comme il t'honore, comme il nous honore. Ma chère, ma très chère Odette, mon cher, mon très cher Moussa, je voudrais vous dire : je vous aime, je vous pleure.

Guy FOISSY

 
 

J'aurais eu cette chance dans ma vie d'être l'ami d'Odette et Moussa Abadi, ce couple d'exception. Je le dis profondément, avec toute ma sincérité, ma vérité, j'aurais eu cette chance immense dans ma vie. Je garde le souvenir de nos échanges, ces moments chaleureux, dans sa simplicité; sa modestie, sa discrétion. Brûle encore le souvenir de ces heures privilégiées où, tous les quatre, nous dégustions cette chance d'être ensemble.

Mon passé Abadi est un passé de théâtre. Avec Odette, il était tellement attentif au théâtre en marche, à ce qui se créait, ce qui s'inventait. Il était un des rares critiques dramatiques à connaître, à aimer, à côtoyer les nouveaux auteurs. Les fiches qu'il a rédigées avec Odette sont une source précieuse de connaissances du théâtre, de l'écriture dramatique de la seconde partie duXXe siècle. Il était un des plus vigilants témoins et acteurs du théâtre d'aujourd'hui. Son ouvrage, La Comédie du théâtre, fut d'une lecture roborative pour tous ceux de ma famille théâtrale, ceux pour qui le mot sincérité est le maître mot du théâtre, loin des esbrouffeurs, des coureurs de mode et de subventions (parfois les mêmes). Il était pour eux sans pitié. Il était un des rares à oser le dire, pour notre joie et notre réconfort.

Je lui dois beaucoup. Il était ma référence, le point de repère dans ma vie d'auteur. Dès que j'écrivais le moindre texte, si court soit-il, je le lui envoyais. Ille lisait immédiatement, me téléphonait sans délai, pour m'en parler. Indulgent, trop souvent, il lui arrivait de réagir avec une merveilleuse .franchise et parfois d'être sévère. Il lui arrivait d'être excessif, tranché dans ses réactions. Illustration de son caractère entier, droit, sans concession dont parle Andrée Poch-Karsenti. Illustration aussi de son amitié, de son total don d'amitié. Il aura eu, je le sais, une influence bénéfique sur mon travail d'auteur, sur mon appréhension du théâtre.

Il me manque. Ils me manquent tous les deux. Encore aujourd'hui, il m'arrive de murmurer: « Il faudra que j'en parle à Moussa. Il faudra que je lui envoie. ..»

Quelle émotion en lisant les belles pages écrites par Andrée Poch-Karsenti en hommage et reconnaissance à mes chers, à nos chers Odette et Moussa. Depuis leurs disparitions (celle d'Odette fut son ultime acte d’amour), jai eu la révélation bouleversante que, malgré l’amitié profonde, l’affection, la fidélité qui nous unissaient, ils avaient été d'une grande discrétion sur tout un pan glorieux de leur vie. Modestie, humilité, réserve; c’était une autre époque, leur autre vie. Ce qu'ils avaient accompli, ils l’avaient fait parce que c’était normal Simplement normal.

J'ai appris un jour; je pourrais dire presque par hasard, qu'Odette avait connu les horreurs des camps de concentrations nazis. Elle en parlait peu, restait évasive. Discrète. Ce fut un éblouissement tragique quand lai lu son terrible et sobre récit de sa détention au camp d’Auschwitz puis de Bergen-Belsen Terre de détresse. Elle avait jugé, la fin de sa vie venant, qu'il était nécessaire, pour les hommes et les femmes d’aujourd'hui et de demain, de témoigner.

Jai compris aussi l’ampleur de l’action du Réseau Marcel qui sauva de la mort 527 enfants juifs, quand ils me demandèrent un jour (j'habite à Grasse) de les « promener » dans l’arrière- pays niçois, pour revoir quelques-unes des communes où ils les cachèrent, avec la complicité des communautés religieuses sous l’autorité de Monseigneur Rémond dans des écoles catholiques.

Que dire aussi de l'émotion ressentie quand lai rencontré, il y a peu, des survivants de ces Enfants Abadi réunis dans la même ferveur; cherchant aussi à revoir les lieux de leur enfance traquée, de leur enfance volée.

Les Enfants Abadi. ..Odette et Moussa, couple de justes, parents de cette nombreuse famille, mère et père de ces enfants à qui, ils n'ont pas donné mais conservé la vie, la leur re-donnèrent. Merci, merci de tout cœur, à Andrée d'avoir avec talent, avec sincérité  (encore ce mot.. .il représente si bien Odette et Moussa, avec le mot « donner ») voulu préserver leur mémoire pour les générations futures… Grâce à elle, j'ai le sentiment de les connaître mieux.

La mémoire…

Moussa avait voulu préserver la mémoire du petit peuple du ghetto de Damas, dans son magnifique La Reine et le calligraphe. Ne jamais oublier… Jamais.

Je voudrais dire combien mon chagrin était grand. je n'en ai pas fini de les pleurer.


Auteur de théâtre, Guy Foissy a 22 ans lorsque deux de ses pièces (Saracanas et Le Passé Composé) sont produites au théâtre de la Huchette, il est joué depuis 1965 en France et à l'étranger, notamment au Japon avec sa pièce En regardant tomber les murs. Plusieurs troupes dans ce pays interprètent ses œuvres, et l'une d'elles s'est rebaptisée « Théâtre Guy Foissy » .Il est traduit en 15 langues et son théâtre est interprété dans plus de 30 pays.

En 2006, son œuvre est riche de plus de 80 pièces. Il est également président de la Compagnie 73-Théâtre de Cannes.

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